Une nuit à Marseille

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Marcher la nuit dans Marseille est un peu différent de Stockholm. Certains des quartiers que je viens de traverser sont considérés comme difficiles, voire dangereux. Mais c’est aussi là où je loge, alors…

À mi-chemin de la maison, dans une rue sombre et déserte qui longe la voie ferrée, une voiture en mauvais état s’est approchée à vive allure. Elle klaxonne et pile à ma hauteur. Le chauffeur, un jeune homme, se penche à la fenêtre, dit « Bonsoir, Monsieur ! » et demande la direction pour aller à la gare. Je montre et j’explique. Le chauffeur et son ami me remercient poliment et redémarrent en trombe.

Un instant plus tard, je suis un autre jeune homme. Il marche cependant sur le trottoir opposé. Il se retourne de temps à autre et me regarde. Un peu plus loin, il traverse la rue, et continue à marcher juste devant moi. Il n’y a que lui et moi, autant que je puisse voir, et largement la place sur les trottoirs. Mais malgré tout, il marche un mètre devant moi. J’ai le sentiment que notre proximité le rassure.

Encore un peu plus tard je prends une rue encore plus sombre. D’un côté poussent des arbres qui cachent le trottoir abîmé. Même la lumière des rares lampadaires ne l’atteint pas. Je vois trois jeunes hommes avec de grands chiens sans laisse à une quinzaine de mètres de moi. Je suis trop fatigué pour choisir un autre chemin. L’un des chiens, une sorte de berger allemand sombre, se dirige vers moi. Je dis (comme j’ai l’habitude de le faire à l’approche d’un chien) : « Salut à toi, le toutou! » (Dans des situations similaires avec des chats, je dis : « Salut à toi le p’tit chat ! ». En général, ils aiment bien). Le chien me renifle mais ne répond pas. Pour ma part je ne peux m’empêcher de renifler le nuage de hasch dans lequel je me trouve. Les trois jeunes, tatoués, habits usés, cheveux en bataille ou rasés, tirent de profondes bouffées et me suivent du regard. Alors que j’arrive à leur hauteur, ils me gratifient, presque à l’unisson, comme un chœur de petits chanteurs de Vienne en sortie nocturne, d’un « Bonsoir ». Et moi de leur répondre bonsoir.

Dans le dernier virage avant d’arriver enfin chez moi, un homme visiblement éméché sort de l’ombre juste devant moi en titubant. Peut-être voudrait-il aussi me dire « Bonsoir », mais ses organes vocaux ne lui obéissent pas. Néanmoins il rote en traversant la rue puis, par acquis de conscience, il ouvre sa braguette avant de s’engouffrer dans le jardin résidentiel.

Deux minutes plus tard, j’insère la clef dans la serrure du portail qui donne sur la rue. Je tente, alors que la grille rouillée s’ouvre dans un grincement, de me rappeler la dernière fois qu’un étranger m’a gratifié d’un « God kväll » à Stockholm. Enfin, la dernière fois… Ça n’est en fait jamais arrivé.

Incidemment, j’avais croisé deux chats plus tôt dans la soirée. Plus ou moins sauvages. De temps à autre ils apparaissent dans l’arrière-cours du logement de mes amis. Parfois, on les nourrit. Mais on ne peut pas les caresser ni les toucher. Ils sont beaucoup trop craintifs. Je leur avais malgré tout parlé un peu, faisant usage de ma phrase standard : « Salut à toi le p’tit chat ! » Au bout d’un moment, l’un d’entre eux était devenu très câlin (quoique prudent) et j’avais pu le caresser un peu. Un instant plus tard le second aussi était venu, mais ne m’avait laissé le caresser doucement qu’une seule fois. Ils avaient miaulé lorsque je les avais quittés, cela sonnait presque comme un « Bonsoir ! ». Et j’avais commencé ma marche de retour chez moi accompagné de toutes les voix adultes qui me suivaient depuis l’enfance. « Non, Håkan ! Tu ne peux pas ramener les chats à la maison. Non, laisse-le là. Ça aurait l’air de quoi si… » Oui, oui, c’est ça…

À l’instant, je jette un œil par la fenêtre et je vois une étoile filante. Je fais un vœux.

Bonsoir tout le monde !

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La fenêtre de la cuisine, juste après le passage d’une étoile filante.

 

 

Une réponse

  1. Håkan, je suis très impressionnée de ta traduction. Ton texte me fait revivre mes aventures que j’ai passé à Perpignan (pendant les années 80). J’avais constamment peur quand je suis retourné chez mois dans le quartier Saint-Jacques. Je vivais dans la rue Llucia, connu pour la vente des drogues. Nôtre maison avait le prénom ”La maison des blancs” comme on était plusieurs étudiants étrangers à y vivre à part une famille algérienne. ”Un quartier chaud”, disait le rumeur. Mais aussi un quartier très chaleureux. Et un simple Bon soir peut tout calmer, n’est-ce pas?

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