« Balade à La Joliette » Liliane Courvalin

Îlot Peysonnel

UNE NAPPE À LA FENÊTRE

Quelle idée elle a eu de me pendre à la barre d’appui ! Ça fait trois jours qu’on m’a mise à sécher. D’accord, je pourrais être plus mal lotie, mais bon… Aujourd’hui, il y a du vent et le mistral s’en donne à cœur joie dans mes plis. Avouez que je serais mieux à ma place, bien rangée, pliée dans une armoire ou étalée dans toute ma splendeur sur une table dressée où les couverts argentés et les assiettes en porcelaine symboliseraient une vraie note de goût… Mais cela, c’était il y a bien longtemps, quand la ville bruissaient de ses rumeurs portuaires, savamment orchestrées par une bourgeoisie spéculative qu’une main-d’œuvre corvéable et laborieuse avait enrichie dignement. Alors que maintenant…
Pour passer le temps, tout en me laissant balancer au gré des bourrasques, je peux apercevoir le port que je connaissais bien avant, mais qui maintenant ne cesse de se transformer dans un bruit infernal à coup d’engins vrombissants, soulevant une poussière étouffante qui m’empêche d’entrevoir ne serait-ce qu’un mouchoir de mer bleue.
Depuis trois jours, on m’a laissé sécher sous le feu ardent d’un soleil de juin. Heureusement qu’entre deux tourbillons, je peux glisser un œil nappé vers les bateaux qui patientent avant la ruée des croisiéristes se préparant pour la prochaine traversée. Ils vogueront vers les pays lointains dont j’ai tant entendu parler, pendant que moi, pauvre chiffe oubliée, si on met le bout de mes haillons dehors, c’est pour qu’ils soient pendus comme un vieux morceau de tissu retenu par deux pinces à linge dont les ressorts blessent chaque jour davantage mes fils damassés.
Ah si seulement, je pouvais me libérer de leur emprise, il faudrait que le mistral souffle juste un peu plus fort. Ah si seulement…
Tiens ! On dirait qu’Éole m’a entendu. Chouette, le vent redouble de puissance ! Je fais des pirouettes. Je m’élève jusqu’au ciel… Comme je m’amuse… Encore, encore !… Et hop ! Hop !
Ça y est, me voici libérée, les pinces n’ont pas résisté aux bourrasques à répétition, elles ont fini par lâcher prise. Et voilà ! Je m’envole, je prends mes aises en me dépliant, m’étalant de toute ma surface blanche comme les ailes d’un albatros. Je me laisse porter. Ainsi vais-je rejoindre la mer. Je l’entends qui m’appelle… vrou… vrou… vrou… c’est doux et vaporeux. Je m’élève là-haut, plus haut, et soudain, je plonge en piqué vers la passerelle d’un bateau qui me salue en faisant résonner sa sirène… Oui, j’arrive, me voilà… Je vous accompagne.
En route pour la croisière, je m’engouffre par un hublot et m’étale sur une table d’acajou qui m’accueille en m’attirant sur ses quatre angles.
– On n’attendait plus que vous, me dit-elle en faisant virevolter mes panneaux blancs brodés aux armes de la Ville.

 

Rue Ruffin

DIALOGUE D’IMMEUBLES

L’église Saint-Martin d’Arenc
Hello ! Comme tu es belle avec tes panneaux vitrés reflétant le soleil couchant. J’aimerais bien qu’on soit amies, veux-tu ?

La bibliothèque départementale
… ?

L’église
Tu sais, je n’étais pas très contente quand j’ai vu que tout s’effondrait autour de moi : des pans entiers de gros murs, pendant des jours et des mois, que j’ai vu disparaître ! J’avais peur, car je me disais que ce serait bientôt mon tour. Qu’avaient-ils à faire d’une vieille église comme moi, même pas « classée », pas assez vieille pour être historique ! Pourtant, j’ai été belle et mes formes restent agréables et ma nef accueillante. J’ai permis aux malheureux sans abri d’avoir un toit pour se poser et dormir quelques nuits. Pourtant, tout autour de moi, je les voyais me regarder avec leur casque de chantier sur la tête, à se demander si cela valait encore le coup de me garder debout. Pendant ce temps-là, les terrains vagues alentours se débarrassaient de leurs ruines, et je voyais s’élever aussitôt des murs de béton avec de grandes baies s’ouvrant sur le large. J’étais jalouse car, au même instant, moi, je me fissurais, me lézardais, perdais mes fioritures, devenais sale et triste.
Oh, comme je t’ai enviée en découvrant tes belles vitres refléter tout ce que je détestais en moi. À mesure que tu embellissais, moi, je décrépissais et mourais à petit feu, je…

La bibliothèque
Excuse-moi, je ne savais pas. J’ignorais tout de ton désarroi…
Tu sais, je suis heureuse de t’avoir pour voisine. Il n’y a pas de raison… On devrait bien s’entendre toutes les deux. Certes, je suis plus jeune que toi, mais aussi, peut-être, plus fragile et vulnérable… Mes panneaux de verre résisteront-ils aussi longtemps que toi aux fougues d’une tempête hivernale ? J’ai si peur de la grêle ! Et ce soleil dardant ses rayons brulants sur mes vitraux, seront-ils assez coriaces pour résister aux attaques probables d’une surchauffe excessive ? Je crains que mes beaux livres en souffrent en cas de panne climatique…
Vois-tu, nous sommes complémentaires et avons bien des points communs ; lieux de silence et de recueillement, nous resterons sensibles et vulnérables face à l’usure du temps si les hommes nous négligent. Les deux siècles à peine qui nous séparent ont prouvé tes faiblesses passées qui seront les miennes à venir. Sachons profiter au mieux toutes les deux de notre belle entente pour les quelques siècles à venir… Une goutte d’eau à l’échelle du temps.

 

Rue de Chanterac / boulevard de Paris

ARENC–LE SILO

Au loin, une banderole plaquée sur un immeuble : VILLE DE MARSEILLE
En dessous : SILO
À ma droite : un bâtiment en L fraichement restauré, posé là, comme une couchette géante avec sa tête de lit.
Juste à côté, sur le flan droit du lit : une verrue cubique et métallique, véritable imbroglio de barres de fer, supportant la mention SILO.

Un espace en creux donnant sur un morceau d’azur.
Le flan des entrepôts troué de petites fenêtres comme celles des prisons (cachant des trésors intérieurs que seuls de curieux visiteurs apprécieront).

Une passerelle aérienne posée comme un long ruban de béton chantourné aboutissant sur un cube (encore un) troué (lui aussi) comme une dentelle de Calais.
Et puis, un soleil qui laisse filtrer de part en part le bleu délavé d’un ciel surchauffé, comme un T qui s’ouvre sur le pan d’un immeuble bâché, en réfection.

Encore un cube… Des cubes, des parallélépipèdes, une géométrie à profusion qu’il faudrait rompre pour cause d’uniformité variable.
Alors, un vieil immeuble aux tuiles rouges s’immisce dans cette monotonie rectiligne sous le regard bienveillant d’un vieux hangar de pierres sèches, ignorant désormais ses anciennes servitudes, à jamais masquées derrière de larges fenêtres aux carreaux salis par l’oubli et les intempéries.

Un bouquet d’arbres contemporains agite son vert feuillage sous le nez d’un tramway au passage discret, presque silencieux, hormis sa clochette prévenante.
Derrière un grillage protecteur, les effluves des plantes sauvages ont comme un air de pissenlits attardés, refusant de faner, malgré les brûlures d’un soleil implacable.

Au loin, une grue pointe sa flèche, un drapeau, illisible, flotte au vent.

 

Liliane Courvalin

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