Quelques traces d’un passage

En résidence à La Marelle en mars et avril 2016.
Écriture et peinture sur cette immense table.
Quelques traces d’un passage.

21/02/16
Une voix d’enfant monte sur le toboggan. En bas, il y a du sable, peut-être. Ou une terre légère. Un truc où tomber sans se faire mal. Mais, non, la voix ne tombe pas. Elle bloque la descente, elle bouche le passage. Ici, c’est chez moi, d’abord ! Les autres attendent. Les autres, ce sont des voix aussi, des cris, des rires, des mots. Ils n’ont qu’à faire le tour, passer par-derrière, aller sur un autre toboggan. Ici, c’est chez moi, d’abord !

Je me suis fabriqué un petit hôpital. Une chambre dans un lit. Un bureau sous des draps. Une cachette précieuse de corps immobiles. Des heures nombreuses et claires. Des soleils ininterrompus et des nuits gigantesques. Je me suis fabriqué un espace tout petit assis dans une profondeur infinie. L’épaisseur du temps comme une couverture. Des oreillers, des fleurs fraîches, des arbres entiers, des rivières, des années, des goûters sucrés et lents.

Il y a aussi tous les trains en attente qui ne sont pas prêts. Arrêtés sur des rails propres, dépoussiérés. Des wagons désertés, des machines inutiles. Moi, je suis un train en attente, peut-être. Je prends du soleil tous les jours. Je prends de l’eau de pluie tous les jours. Je ne fabrique pas de fleurs, pas encore. Il manque quelque chose. Tout manque et tout est là.

J’attable mon cœur. Le crépuscule est proche. Dans les cuisines, des dames réveillent des bruits. Quelque chose se prépare. J’écoute ce qui s’assoit doucement à la place du jour. J’écoute le froid et ses pas dans mon dos. Quelque chose tombe tout petitement en cachette. Quelque chose meurt. Il fait nuit, c’est sûr, ça doit être ça. Ça sent la carotte cuite, ça sent l’eau bouillante et le citron. Quelque chose se prépare. Des dames secouent leur corps au-dessus des nappes. Des pieds avancent, des mains prennent des placards. On agite des cuillers pour échapper à ce qui part.

3/03/16
Je me mettais dans des lits comme dans des ventres. J’éloignais le monde à coup de dents, à coup de mots. Fermer les yeux pour qu’on ne nous voie pas. Fermer les poings pour que personne ne s’y mette. Habiter dans un battement de cœur. Habiter dans un cil sur une joue. Habiter à peine. Laisser infiniment passer le jour. Laisser une place aux heures, une place toute petite.

4/03/16

J’ai quitté une maison comme on quitte un ami. Des choses oubliées dans des tiroirs. Des fenêtres dans les yeux. L’envie de revenir. Le bruit du vent, dehors. La tristesse d’un endroit gardé au fond de soi.

1/04/16
Je retrouve l’odeur des trains et des lessives. Le bruit d’eau d’une porte rouge. Je retrouve l’arbre, et les feuilles qui étaient dans lui avant. Dans le ciel, les cris d’enfants sont restés. M’attendent les marches d’un escalier au coin d’une fleur. M’attendent les jours blancs où écrire toute la nuit.

7/04/16
Cette maison, c’est un peu moi. C’est grand, on s’y perd. Et puis, parfois, c’est tout petit. Un détail minuscule. Il faut mettre ses lunettes pour le voir. Une chose un peu cassée, tordue, élimée. On voudrait s’en occuper et les plafonds nous appellent. On prend sa respiration pour remplir tout jusqu’en haut. On s’agite, on tourbillonne l’air, on s’essouffle.

Rozenn Guilcher

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