« Quai ouvert » Guy Faure

AU COIN DE LA RUE DÉSIRÉE-CLARY

Je suis l’appartement du premier étage, au-dessus du Café La Corsaire, à l’angle de la rue Désirée-Clary et de la rue Chevalier, je ne sais plus. Je ne sais pourquoi ils m’ont mis en vente ces deux-là. Cela fait bien deux ans que je me languis : personne ne vient me voir ou si peu. Pourtant je ne suis pas si mal pour un vieux. Quand même, l’autre jour, un jeune couple m’a rendu visite. Elle, pas mal m’a trouvé plutôt sympathique ; elle aimait bien le parquet d’époque ciré, la hauteur sous plafond. Elle était très emballée jusqu’au moment où elle a ouvert la fenêtre de la salle à manger, et là, patatras, son enthousiasme est retombé d’un coup. Le café d’en dessous venait d’ouvrir à cette heure tardive de l’après-midi, et comme chaque jour, la femme du dessous, une vraie mégère, se déchaînait et insultait bruyamment son homme qu’elle traitait de bon à rien. Les deux qui m’ont mis en vente, je les ai connus au moins pendant vingt ans. Lola et Pierrot étaient des gens simples, arrivés ici à l’âge de trente ans environ ; en économisant sévèrement ils avaient pu m’acheter. Lui travaillait sur le port comme docker, elle faisait des ménages ; je n’ai jamais eu à me plaindre d’elle. Ils ont décidé de déménager peu de temps après la visite de deux types d’Euromed en costumes trois-pièces et leurs attachés-cases. Ils avaient expliqué qu’ils pourraient racheter l’immeuble soit-disant pour le réhabiliter comme d’autres dans le quartier. Lola et Pierrot n’ont pas eu confiance ; des soirées entières je les ai entendus peser le pour et le contre. « Si ça se trouve, ils démoliront l’immeuble en prétendant qu’il n’est plus adapté à l’époque actuelle et du coup nous ne toucherons qu’une trop faible indemnité », a dit Pierrot. C’est comme ça que je me retrouve tout seul avec mes volets fermés, fermés.

LES IMMEUBLES

Je suis l’hôtel B&B. L’architecte et le promoteur m’ont planté là, entre un immeuble de logements avec sur sa façade un calicot « À louer » et un autre tout aussi moderne au genre indéterminé. « Vous êtes un immeuble de bureaux », je lui demande. Il ne dit rien, comme s’il était indisposé par la question. J’aime assez sa façade en alu, ses petites fenêtres, j’aime les façades lisses. C’est pas comme moi, ils ne se sont pas gênés pour me charger de protubérances et de boursouflures, on dirait des pustules ou de l’eczéma.
« Tu ne souffres pas trop de ton visage si marqué, comme par la petite vérole », répond enfin l’immeuble, qui se prend pour un immeuble de bureau avec sa façade lisse. « Tu verras un peu plus bas un petit bâtiment en briques rouges avec en haut une inscription « quai ouvert », je me demande ce que ça veut dire. Il doit se sentir bien seul à côté de ces trois immeubles nouveaux et modernes. Heureusement qu’il y a juste en face une église, dont j’ignore d’ailleurs de quand elle date, de quel style elle est. Quand même, elle me paraît bien ancienne et démodée. »
« J’ai été très fréquentée du temps où « quai ouvert » était une institution reconnue et aimée. Les gens qui venaient ici, surtout des jeunes et des enfants, étaient heureux de venir ici. Beaucoup étaient croyants, il leur suffisait de traverser la rue pour rencontrer le curé de l’église. C’est pas comme aujourd’hui, comment peut-on être inspiré et généreux dans ces immeubles si modernes et finalement sans âme. »
À ce moment, l’immeuble « À louer » se retourne vers le « quai ouvert » et lui donne un grand coup sur le toit, qui s’effondre dans un grand fracas.

SOUS LA PASSERELLE

Le garage maritime à côté de « vente de véhicules » écrit en bleu seront bientôt avalés par l’autoroute stoppée net devant eux comme pour n’en faire qu’une bouchée.
Puis une espèce de parallélipipède verdâtre moderne aux murs aveugles pour qu’on ne voie pas à l’intérieur, ce doit être un endroit secret. Une camionnette blanche qui passe, ralentit en nous voyant tous avec nos cahiers ; le type qui dit quelque chose que je ne comprends pas, ce ne doit pas être très aimable. Au-dessus la passerelle, sinueuse sous le soleil, serpente et se pose, alanguie au sol en arrivant du côté des docks. Ça fait du bruit toutes ces bagnoles qui roulent là-dessus. Un tramway qui passe, glisse doucement sur son rail, sûr de lui il s’impose à ceux, piétons, automobiles qui veulent traverser sa route. Une fille qui écrit avec acharnement, le bus 35 pour La Joliette. L’air est assez léger sous la passerelle, ce n’est pas si mal ce « non-lieu ».
Et puis, le silo devenu une belle salle de spectacle et de concert. Tant mieux pour lui. Le feu est rouge, trois voitures attendent sagement. Les gens nous regardent et pensent peut-être que nous sommes trop vieux pour faire ce que nous faisons. Le petit bouquet de jeunes peupliers se débat contre le vent, planté qu’il est dans un courant d’air ; il ne doit pas aimer le gaz d’échappement qui sont lâchés en cet endroit.
L’immeuble ARS à façade de verre bleu manque de pudeur, on voit tout à l’intérieur.

Guy Faure

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