Poésie et image : chambre et antichambre (notes pour une rencontre)

La chambre du cercle 1 © Pjao

Ce billet reprend quelques notes préparatoires de Marc Mercier pour la rencontre-discussion qui s’est tenue au Frac Paca, avec Pascal Jourdana et moi-même, suite à ma performance au milieu de l’installation La chambre du cercle 1 présentée dans le cadre de la 30e édition du festival « Les Instants Vidéo Numériques et Poétiques » et à l’occasion du Week-end national des Frac.


Une œuvre qui met en espace, en scène, une chambre chargée de souvenirs se prête assez facilement à un discours interprétatif, car la chambre évoque l’intimité, le caché, le secret. J’ai souhaité ce soir m’intéresser plutôt à la structure de l’œuvre et tenter de dire ce qu’il s’en dégage. Plutôt qu’une quête de sens, je me suis attaché à la consistance.

Au cœur du projet, il y a donc une chambre. Le titre l’indique. Pas de doute.
 La chambre est le lieu du secret. Ce qui est dissimulé excite la curiosité. Si l’on n’est pas invité à pénétrer la chambre, c’est par le trou de la serrure qu’on la pénètre ou par l’imagination.
Si la porte de la chambre est ouverte, le regardeur ressent un malaise. Doit-il regarder ou détourner son regard en s’excusant d’être passé par là au mauvais moment ? A-t-il le droit de regarder tous ces objets qui sont des souvenirs d’enfance qui ne lui appartiennent pas ? Pourquoi m’a-t-on donné rendez-vous aujourd’hui à 17 heures sur le seuil d’une chambre chargée d’une intimité qui ne me regarde pas ?
Pour s’en sortir, le spectateur n’a qu’une seule solution : faire un pas de côté. Ce pas étant fait, où se retrouve-t-il ? Dans l’antichambre.L’antichambre est le lieu où on attend. Le lieu où l’on pense. Et si l’on n’est pas seul, le lieu où s’échangent des regards et des paroles. Si la chambre est le lieu du secret, de l’image interdite (qui laisse sans voix), l’antichambre est l’espace du langage. On peut y tramer toutes sortes de stratégies pour dévoiler le secret de la chambre. C’est un lieu aveugle où l’on tente d’y voir clair. Ce n’est pas pour rien que dans les tragédies grecques, celui qui voit la vérité, le devin comme Tirésias, est aveugle. C’est donc avec un regard intérieur que nous percevons le monde depuis l’antichambre. C’est l’espace de la poésie.
Entre la chambre et l’antichambre, il y a nécessairement une porte, ce qui fait écran. La franchir est une tentation et une transgression. La porte voile ce que l’on voudrait voir ou ne pas voir. Elle est à la fois productrice d’érotisme et de crainte. Le poème extrait de L’Encercleur en atteste quand il énumère toute une série de peurs.
Il n’est qu’à penser au film de Fritz Lang Le secret est derrière la porte. On y découvre un étrange personnage qui collectionne des chambres où il y a eu des meurtres. L’une d’entre elles est toujours fermée et est donc sujette à tous les fantasmes et à toutes les craintes.
Dans cette installation, il n’y a pas physiquement de porte, si ce n’est celle qui donne accès à la salle d’exposition. Mais c’est l’écran de tulle qui fait office de porte, qui délimite la chambre du reste de l’espace.

À ces deux espaces, il faut en ajouter un troisième, c’est l’extérieur. L’extérieur est ce qui justifie que l’on crée des espaces comme la chambre, des espaces à l’abri des regards.
Le rapport entre l’extérieur et l’intérieur n’est pas universel. Sur le plan artistique, mais pas seulement car cela aura des conséquences philosophiques, sociales et politiques, il a longtemps opposé le monde occidental et oriental.

Nous apprenons à l’école que ce sont les peintres de la Renaissance qui ont inventé la perspective qui est une technique permettant de reproduire le monde comme si on le regardait depuis une fenêtre.
Ce que l’on ne nous dit pas, c’est que la perspective est une invention arabe. Cinq siècles avant la Renaissance, une théorie de la perspective avait déjà été élaborée par le mathématicien arabe Ibn al-Haytham, connu en Occident sous le nom d’Alhazen (945 – 1040) dans un ouvrage intitulé Livre d’optique (Kitad al-Manazir), mais qui longtemps porta comme titre Perspectiva.

Mais attention, la différence est de taille, voire fondamentale, la théorie de la perspective de Alhazen ne s’intéresse pas aux images. Elle s’intéresse à la vision.
Une théorie de la vision qui accorde un quasi-monopole à la lumière. Quant aux images, si l’on peut encore parler d’images, elles sont reléguées au seul domaine du mental. Et comment sont elles produites ces images mentales ? Au moyen de calculs mathématiques et selon des lois géométriques. Ces calculs mathématiques et géométriques vont produire toutes ces compositions abstraites qui ornent nombre de bâtiments ou objets du monde arabe et persan qu’ils soient religieux ou séculiers.

Contrairement aux artistes de la Renaissance qui voulaient représenter le monde en le reproduisant en images, les Arabes utilisaient la géométrie pour élever les mathématiques au rang de loi cosmique. Ce qui fait lien entre le cosmos et notre corps, c’est la lumière. Pour Alhazen, les images ne naissent pas dans l’œil, mais dans l’imagination. Elles interviennent dans le domaine des sens internes et ne se laissent donc pas représenter par des images qui s’adressent aux sens externes. Pour lui, l’œil et le regard ne forment pas une unité, contrairement à ce que pensent généralement les Occidentaux.

C’est pourquoi vous verrez dans le monde arabo-persan des fenêtres voilées par des structures géométriques en bois ou en métal dont la fonction est de laisser entrer une lumière dont les ombres dessinent des formes mouvantes sur les murs.

Dans l’installation de Lydie Parisse, c’est la vidéo qui joue cette fonction de lumière extérieure (solaire). Cette lumière traverse le tulle qui fait écran pour ensuite investir l’espace intérieur (de la chambre) et le transformer.

Enfin, pour terminer, je voudrais dire quelques mots sur l’intérieur de la chambre de Lydie Parisse. Ce n’est pas n’importe quelle chambre, le titre de l’œuvre nous l’indique, il s’agit de la chambre du cercle.
Un cercle, ce n’est pas rien même si ça donne le chiffre zéro. Le cercle suggère l’idée d’infini et de répétition. Un univers où tout se répète n’est jamais très loin de l’absurde et de Samuel Beckett, un auteur qui compte beaucoup pour Lydie Parisse.

Le danger du cercle, c’est qu’à l’intérieur on tourne en rond et on finit par mourir d’ennui. Il faut que quelque chose fasse rupture. Ce quelque chose, c’est ce que l’on pourrait appeler un événement : une rencontre amoureuse, une découverte scientifique, une révolution ou un poème. Le poème est ce qui interrompt le vacarme général. C’est le murmure des brindilles qui interrompt le brouhaha de la langue de bois. Le poème agit comme le silence et pourtant… il dit !

Ce que dit le poème inquiète toujours les Pouvoirs. Le poème est le mal aimé des États. Écouter un poème, c’est écouter le mot-dit. Le mal aimé. Le maudit. Cela renvoie encore une fois à Fritz Lang, cette fois-ci à son film M Le Maudit. Souvenez-vous, la police recherche un tueur. Ils cherchent des indices avec leurs yeux. Qui trouvera le meurtrier ? Un aveugle. L’homme qui a un regard intérieur.

Marc Mercier

 

Voir aussi mes notes dans un billet précédent.

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