Partance

Dans les premiers jours passés dans la maison, je l’ai identifiée à une tête. La façade principale dominant la Friche est occultée par deux grands platanes qui masquent la vue de l’appartement. Privé de la vue, dans son acception de sens, l’ouïe s’est aiguisée et les sons provenant des côtés, là où se trouvent justement les oreilles dans une tête, m’ont décrit en détail le paysage alentour, les trains et rares voitures à gauche (cuisine, salle de réunion), cris d’enfant à droite (salle de bain) et d’autres bruits mouvants émis par l’activité de la Friche ou le frottement des branches de platane sur les murs les jours de vent. Comme avec notre propre corps, le roulis des trains en partance ou freinant près du terminus sont plus ressentis qu’entendus. Pas grand chose à signaler par contre du côté nuque, arrière de la maison, escalier comme empilement de vertèbres-tomettes plus ou moins bien jointées, grinçantes et se chevauchant comme les dents-tomettes de l’appartement.

C’est bien d’être dans une tête, les trajets entre les pièces pour chercher un objet, un papier égaré deviennent de la gamberge, la nuit on y tisse ses histoires et on se prend pour l’araignée au plafond, on essaie de l’entretenir et les souvenirs s’y accumulent. J’ai voulu justement rendre ces souvenirs tangibles pour les prochains occupants et j’ai dressé la liste de tout ce que ma compagne, Poupie Delpeyrat, et moi avons laissé dans les recoins, les strates, les feuilletés.

 

  • Liste de course anonyme trouvée au Carrefour market, lieu difficilement évitable pour le ravitaillement.
  • Scanner rayons X de mon nez dissimulé en plinthe aux toilettes car l’air des premiers jours du mois de mai furent saturés d’akènes de platanes et lorsqu’on ouvre les fenêtres de la chambre 2 on a le nez littéralement dedans ! Autres scanner des dents du résident dans la cuisine évidemment et du crâne en tête de lit.
  • Plusieurs fragments de textes dissimulés sous les lames du plancher ou collés sur la face la moins visible d’une porte.
  • Quelques photos avec des phrases ténébreuses écrites au dos glissées dans des livres de la bibliothèque.
  • Un Télécran en mauvais état mais fonctionnant toujours trouvé dans une poubelle rue Levat et avec lequel j’ai (péniblement) écrit « La Marelle ».
  • Un ticket RTM détourné pour révéler le secret de fabrication des nanodrames fiché sur le miroir de la chambre 2.
  • Quelques tranches de tong là où on ne les attend pas.
  • Un tryptique impressionniste avec montage photo, mosaïque de points de vues de la maison et résidus du résident.
  • Le reste de la première des nombreuses clés qui me sont passées entre les mains pendant tout le séjour.
  • Des semis dans les différentes plates-bandes autour de la maison et dans le vieux pot de l’aloès sous la fenêtre de Pascal Jourdana avec petits tubes contenant le portrait des plantes.
  • Des marques-pages de librairies toulousaines.
  • Quelques photogrammes d’un morceau de pellicule roulé par le vent et coincé dans les pieds d’une barrière près du MUCEM collés sur quelques vitres de l’appartement.
  • Image de marquage au sol de passage piéton toulousain se faufilant sur le plâtre apparent de la chambre 2.
  • Une reproduction du nanodrame 3 pour les nuits sans lune.

    Voilà ! Je souhaite aux prochains résidents un beau séjour dans cette tête, et qu’ils l’habitent bien !  

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