Nanovoyage

Je peste après la maladresse qui m’a fait envoyer le stylo en le sortant trop vite de la poche de ma veste sous la table à La Provence, bistrot à la pointe entre la rue Levat et la rue Bernard, se jetant dans la rue Jobin et offrant un point de vue décalé, dans tous les sens du terme, sur la Friche.

La table est toujours très lourde et collée contre les banquettes de telle façon qu’il faut toujours s’insérer dans une sorte de chute et la repousser avec les genoux pour découvrir finalement qu’elle est bancale et que je suis obligé d’utiliser une de mes feuilles de brouillon pour en faire une cale.

Couché sur la banquette, sur le flanc, j’introduis ma tête sous le plateau et tends un bras pour attraper mon stylo dont le fuselage plastique lui a permis de glisser assez loin sur le carrelage. J’ai tout de suite l’impression de me glisser dans les coulisses d’un autre monde dans le mouvement conjugué d’une descente et d’une élévation, le plateau se muant en une sorte de toit. S’ouvre alors en contrebas une plaine désertique et inhospitalière jonchée de sachets de sucre déchirés et vidés, de sédiments d’anciens repas et de traces diverses où les ombres des autres clients passent comme des nuages bas sans qu’aucune pluie ne menace. Le déluge s’abat comme la mousson le jour du nettoyage dont ce n’est visiblement pas encore la saison.

En atteignant enfin mon stylo, je songe que le mot mousson sied à merveille au mélange d’eau et de détersif jaune ou rose fluo surmonté d’écume qu’ils doivent préparer dans un grand seau avant d’y plonger le balai espagnol.

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