Les Contes de l’Alycastre (123e jour de mer)

« La vérité, si fine soit-elle, ne casse jamais. Elle flotte au-dessus du mensonge
comme l’huile au-dessus de l’eau. »
Cervantes, Don Quichotte, deuxième partie, chapitre X

De l’essence au briquet, de la poudre aux couleuvrines, du rhum aux barriques, de l’encre de seiche à la pompe du stylographe ; les pleins sont faits ras la gueule. Les dés d’ivoire du Cygne noir sont à nouveau jetés ; les cartes du fourreau tirées et l’amarre oubliée. Une nouvelle résidence d’écriture pavoise ; après La Marelle à Marseille, La Méjanes à Aix-en-Provence.

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Chapitre XIIII – Tempérance. L’orage est passé. Au chapitre VIIII, il a brisé le vaisseau du héros, Le Blanc-Jean, sur le récif d’une île enchantée. Jusqu’ici, les plongeurs n’en ont encore retrouvé aucune trace. L’ont-ils seulement vraiment cherché ? Son capitaine, lui, est bien retenu prisonnier à terre par un serment. Il ne sait toujours pas d’ailleurs s’il est vraiment mort ou bien vivant. En attendant de se réveiller, il erre vers un dénouement que ni lui ni moi ne connaissons exactement. En ce moment même, il se rassasie de langoustes grillées sur une plage de sable noir. Et moi, pendant qu’il fait bombance, j’avale, puisée des cales de ma tartane, de la conserve en fer-blanc. Nous reprenons des forces. Je profite de cette pause culinaire pour vous rapporter un fait singulier qui eut lieu quelques instants avant le départ de ma nouvelle course et qui modifia légèrement mon ravitaillement. Pendant que je m’installais dans ma cabine, deux perruches vertes se posèrent sur un cyprès, dans l’axe de mon hublot. Vert sur vert. Ton sur ton. Elles s’étaient invitées, sans me demander mon avis, dans la liste déjà longue de mon bestiaire littéraire. J’eus un moment d’hésitation. En quoi pouvaient-elles nous être utiles ? Elles me rappelaient bien le souvenir fugace d’un l’hiver glacial à Den Haag, où les frondaisons du Parlement piaillaient à tue-tête, empanachées de vert fluorescent. Les deux petites Hollandaises volantes avaient donc fait tout ce voyage pour me rappeler simplement aux fantômes de mon passé !? C’était charmant mais quoi d’autre ? Je ne comprenais pas le message. Je remontais sur le pont pour les photographier quand je croisais le musicien du bord avec son paquetage. « Less is more » me glissa l’Américain à l’oreille en franchissant l’échelle de coupée. Pigé ! Je pris les clichés en souvenir de leur visite à peine croyable mais je me gardais bien de les inviter à monter ; nous étions déjà suffisamment chargés. « Nuances de vert, fantômes, cyprès », rien de plus c’est d’accord ! Merci pour les cadeaux et à la revoyure petits dragons de sinople ! Nous nous reverrons ; je vous le promets. Depuis les fresques chaotiques du volcan peintes à coups de couteau dans l’épaisseur d’une huile écarlate, j’ai décidé d’alléger l’embarcation pour dégager l’horizon de ses plus sombres nuages. Il s’est adouci. Les symboles s’estompent, les marines virent au pastel. Quelques traits de vif-argent continuent bien entendu de zébrer le ciel sporadiquement. Le récit s’apaise comme le ressac indolent, à midi en été, sur une plage de vacanciers. J’ai troqué, à ma dernière escale à Marseille, mon vieux jeu de Tarot pour un nouveau, plus ancien encore où les chiffres romains. Un « Marteau » contre un « Camoin ». En direction des fosses sous-marines, je peux maintenant me laisser couler le long des failles jusqu’à la racine de l’idée de mon récit, si tenté que je puisse la nommer quand il ne reste plus qu’un mot et qu’il est sacré. À nouveau la pleine mer. Je navigue entre le conte et la légende sur un cap plus subtil, superposant les voiles en abîme, en abysses, sans boussole aux étoiles. Ce que je pressentais dans la nuit s’est découvert en plein jour. L’Alycastre habite assurément un labyrinthe. Rien à voir avec les cartographies traditionnelles que j’avais étudié jadis. Celui-ci se révèle bien différent. Ce labyrinthe-là a d’innombrables portes d’entrées et de sorties dérobées que les classiques n’ont pas l’habitude de dénombrer. Des anfractuosités, des cavernes, des tunnels, des trous d’eau reliés entre eux par des torrents de lave depuis le centre de la terre. Il ressemble, plus que tout autre, aux méandres du Tartare et à s’y méprendre, ses portes bordées de cyprès aux bosquets de Perséphone. L’analogie de son tracé à celui de l’enfer de la mythologie grecque s’arrête pour l’instant là. Je n’ai pas fini mes recherches et dans tous les cas, l’Alycastre est citoyenne du monde. Dans son immense labyrinthe qui courre sous toute l’étendue du globe, le monstre ailé, insaisissable, se déplace à sa guise pour tromper nos guetteurs en félin rusé, embrouiller nos chroniqueurs et terrasser ses délateurs. L’Alycastre est partout, nulle part, mobile, silencieuse, immortelle. Elle est souvent visible, tant elle est rapide en plusieurs lieux à la fois. C’est ainsi qu’elle s’invite à nos veillées depuis toujours, dans toutes les langues, sous toutes les latitudes et longitudes, dès lors que l’on prononce son nom de famille : « Alycastre Dragon ». J’avais frileusement annoncé que ce récit s’intitulerait Le Conte de l’Alycastre mais aux vues de ses ramifications souterraines, il s’intitulera désormais Les Contes de l’Alycastre. Si d’un point de vue technique, le pluriel, naturellement ici, fait écho aux multiples supports de représentation des formes secondes du projet artistique (le spectacle, l’exposition, le film), ce nouveau titre inclut avant tout ses variations littéraires : au livre d’art, en premier lieu, je me suis attelé comme je l’avais promis. Toutefois, depuis juin dernier et en accord avec l’équipage, j’ai révisé mes prétentions à la baisse sur l’étendue en âge de son auditoire. C’est un conte légendaire pour adultes et rien d’autre ; ce qui est déjà immense. En supplément donc, pendant cette nouvelle traversée hivernale à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, un œuf de dragon sera couvé à bord sur de l’étoupe, jalousement, pour éclore à la vue et à l’ouïe émerveillées des enfants au printemps. La deuxième édition se profile. Mon premier nomme. Mon deuxième distingue et mon troisième est un nécessaire médiateur. Qui suis-je ? Je suis Un. Je suis Les Contes de l’Alycastre et dans mon troisième opus, son narrateur en personne s’invitera au bal de Neptune en agrégeant à l’édifice de papier, les notes de son livre de bord ; le journal intime de sa chasse aux dragons qui sommeillent en Méditerranée. À ceux qui prêtent attention aux nouvelles colportées par le vent dans la vigueur des embruns, l’Alycastre murmure aux marins et aux armateurs que leur capitaine n’est ni Jonas, ni Achab, ni Fitzcarraldo. Vous pouvez embarquer sans crainte car le seul dragon que vous aurez à combattre à ses côtés, vous le connaissez déjà ; c’est celui qui, dans vos cœurs, se nourrit de vos passions et de vos peurs.

Dominique Dattola

Ce dimanche 27 novembre 2016, sur le pont « des Deux Ormes »
à l’approche des îles d’Or, quelque part en Méditerranée occidentale

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