Un fantasma

navata-calabriaC’est un vaisseau fantôme qui erre en Méditerranée. Il est ré-apparu hier dans le détroit de Messine. J’étais en train de taper le chapitre du récit de son naufrage, quand il s’est affiché sur mon profil Facebook. Depuis la photo prise il y a trois jours par mon cousin Daniele (mon troisième œil en Calabre), il a disparu des écrans radars. Je n’ai aucune propension pour le surnaturel mais pour les certitudes : quand on est dans son sujet, les choses viennent naturellement à soi. J’ai rangé la plume, installé un QG informatique dans ma cabine et capté quelques barres sur une ligne. J’ai mis en état le manuscrit au même titre qu’une audience, rassemblé les outils de contrôle, fait craqué mes doigts. Je tape au kilomètre les XXI chapitres de mon récit entrecoupé de siestes. Un gecko s’est invité chez moi par le hublot. Il s’est glissé le long de la plinthe pour se cacher derrière un livre doré sur tranche que j’avais acheté en 2007 chez un bouquiniste à Lyon dans le quartier Sait-Jean : Les Chevaliers de Rhodes et que je picore entre Cervantes et Jodorowsky. Les perruches ne sont pas revenues depuis mon dernier article mais deux tourterelles et une pie. J’apprends le langage des oiseaux. Pas de corneilles ; le grand froid se fait attendre. J’ai tout repris à zéro ; les cartes, les personnages, la météo histoire de bien rabouter les huit premiers chapitres écrits en juin et les nouveaux. J’ai du mal à évaluer le volume et la pertinence de l’ensemble, mais à en croire le morse du conseiller naval, il est possible que, si je continue à serrer les voiles, je tienne le cap de bonne espérance.

Salut Dominique […] J’ai relu le tout, attentivement. D’abord sans crayon à la main, puis avec. Ça n’a pas changé grand-chose. Pour faire vite et ne pas te faire languir : continue comme ça ! Il y a bien des passages, quelques petites phrases, qui m’arrêtent parfois (2e tour), mais rien à corriger maintenant : on en reparlera quand tu en seras à une version complète. Ce que je peux te dire, c’est que, comme à chaque fois que j’ai pris tes textes, j’ai d’abord un peu de mal à y rentrer. Non, pas à « y rentrer », mais à me faire à sa musique, un peu trop pleine, un peu trop forte (« trop de notes » disait une mauvaise langue (Salieri ?) de Mozart !). À ses images un peu trop colorées. Ce n’est pas ce que je lis d’habitude, ce n’est pas ce « qu’on lit d’habitude », de nos jours je veux dire. Tu es plus baroque, plus lyrique, plus « sibyllin » que l’époque (qui fait davantage dans la ligne claire, voire le noir et blanc, et le désossé…). Ça surprend, donc. Mais assez vite, et pas parce que je dois te lire professionnellement, je me plie à ton rythme, à tes images, à tes énigmes. Et je rentre dedans totalement, sans reprendre mon souffle. Surtout parce que la logique du texte (et celle du récit) fonctionne, tu l’inscris dans une cohérence que tu tiens, que tu portes, sans dévier de son système. Probablement que le dégoût de l’écriture sèche du scénario, et son rejet, te mènent naturellement vers l’autre bord, celui d’une écriture ample et très travaillée, mais ça n’est pas que ça, je pense. C’est aussi le projet de ce livre que d’être semé d’or et de symboles, traversé d’allégories et de surprises métaphoriques. Et le forme et le fond, on sait que bla bla bla… Donc, continue. Je te tempérerai peut-être parfois une fois achevé le Grand Œuvre, dans les détails, dans quelques images ou syntaxes bancales, ou too much, mais il n’est pas l’heure, ça te pénaliserait de travailler sur ces retours alors qu’il faut aller de l’avant. Ma réserve sera ailleurs. Et elle ne te concernera pas forcément. Car je pense aux lecteurs et/ou aux éditeurs. Il se peut que cette approche déplaise, ou soit vue « de haut ». On entend parfois ça chez un éditeur s’adressant à un auteur, aussi incroyable que ça paraisse : « c’est trop littéraire ! ». Le comble tu me diras ! Mais ça peut vouloir dire deux choses : 1/ c’est trop « volontairement » littéraire (c’est-à-dire que ça copie de manière affectée le « grand style » – parfois certains écrivains africains ont ce travers, car voulant montrer qu’ils maîtrisent parfaitement les lettres françaises). 2/ ou bien ça n’est pas assez « moderne » (c’est-à-dire, dans le style « à la mode » : écriture du réel, autofiction, phrases courtes, etc.), du moins le modernisme à la française, car les mêmes éditeurs ou critiques peuvent encenser un roman américain plein de personnages, empli d’imaginaire et de « narration » tout en faisant la moue devant un roman français qui ferait exactement la même chose. Mon avis est que tu risques d’être dans ce 2e cas (pas le 1er). Ça peut donc déplaire, question de mode. Mais ça ne doit pas modifier le projet, ni ton approche stylistique. […] À suivre, donc ! Pascal.

Je lui ai bien entendu répondu :

Ah ! Bien. Tu as lu donc et puisque tu es pris, tu auras une sacrée surprise au chapitre VIIII, un rebondissement incroyable auquel même moi je ne m’attendais pas. Et maintenant, pour répondre à tes craintes, la première : message reçu, oui je dois faire attention, c’est mon travers et il me faudra sans doute jouer du ciseau de paléontologue pour dégager les images éternelles de leurs gangues factices. Pour ta deuxième crainte, c’est un écueil plus délicat à contourner mais figure-toi que, le narrateur qui n’est toujours pas entré en scène, s’est retrouvé fortuitement en possession de mon récit et qu’il l’explore de chapitre en chapitre sur le pont du bateau qui le ramène en Crête, de Marseille. Un journal de bord très contemporain et une histoire très ancienne. Une abyme de plus dans une forêt de signes mais un phare aussi où devraient s’évaporer les embruns. Il s’agit peut-être même bien du reprint du « Manuscrit trouvé à Porquerolles ». […] Dominique

J’ai le goût des correspondances littéraires. Celle de Lawrence Durell & Henri Miller notamment. Je m’y étais essayé il y a fort longtemps avec un ami cher. Quelques bons feuillets Dada, surréalistes, et du « Cut Up » à la William Burrough pour l’essentiel. Nous habitions sous le même toit avec un troisième compère, qui avait la bosse des affaires. Nous n’en avons fait aucune. Nous nous surnommions alors le Triumvirat de l’Académie Culturelle de l’Isthme Dialectique et je signais mes textes sous le pseudonyme de « Flô » pour Front de Libération des Océans circonflexes. La ligne éditoriale était plutôt chargée. Je me pensais doué pour les appellations et les acronymes mais quand j’ai découvert qu’une chaîne de traiteurs portait le même nom que moi, j’ai aussitôt repris le mien. Je ne suis pas que tripailles. « Fauchon » était déjà pris ; je vous fais grâce de la liste. Nous étions fauchés. Nous nous sommes séparés. Je les ai perdu de vue. J’ai versé cette correspondance dans mes archives. Depuis, l’on m’a donné bien des surnoms : Daytona, Ayatollah pour Dattola. J’ai gardé Lalali & Datto. Bateau & Gâteau, j’ai laissé dire… Pour revenir à mon point de départ, j’ai fait un long détour dans des entreprises très sérieuses, sans perdre de vue la fantaisie initiale. Un point c’est tout : « un point vivant… Non, je me trompe. Rien d’abord, puis un point vivant… À ce point vivant il s’en applique un autre, encore un autre ; et par ces applications successives il résulte un être un, car je suis bien un, je n’en saurais douter… » in Le Rêve de D’Alembert de Denis Diderot – 1769.

Dominique Dattola

Ce dimanche 16 décembre 2016, lendemain de pleine lune, sous la pluie.

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