Le conteur

Il m’a raconté une histoire et puis une autre. Toutes les nuits, il m’a raconté une histoire. Pour me faire rester. Parce que je ne tenais pas en place. Ça commençait toujours par « Il était une fois ». Ça se terminait quand j’en avais fini. L’histoire au fond je m’en foutais. Moi, mes poings serrés. Moi, martelant la nuit. Moi, ses mots à lui qui me peuplaient mais je ne savais pas. Moi, ces coups que j’assénais. Je descendais sur les rails pour chasser les rats le long du ballast encore tiède. Je lacérais les traverses, j’emportais les viscères. Bien sûr qu’il y avait les cigales, la mer en ligne d’horizon par-delà la colline, et les jardins d’oliviers où il voulait m’emmener. Qu’est-ce que j’aurais bien pu en faire. Pauvre créature du vent. Pourtant. Il m’a raconté une histoire et puis une autre. Toutes les nuits, il m’a raconté une histoire. Pour me faire rester. C’était le seul moyen. Il le savait. Au début, j’ai résisté. Dans ces jours chauffés à blanc, dans ces nuits de lune rousse, dans ces constellations sacrifiées aux halos laiteux. Je me lançais dans des combats perdus d’avance. Mon corps j’y renonçais. Il fallait bien ça. Pour que le sang coule. L’histoire touchait à sa fin. Je m’en fichais. Je léchais mes jointures souillées en remontant sur le parapet qui enjambait les voies, qui dominait le canyon des maisons sales aux toits chancelants. J’y grimpais dans ces maisons de guingois aux vitres éclatées par les pierres des enfants fous quand ses mots me cherchaient. Je m’enfuyais par les coursives, effaçant mes empreintes derrière moi comme un Intouchable. Il me perdait. Je me retrouvais. Il le savait. Et puis c’est arrivé. Sans que je sache pourquoi. Je me suis laissée faire. Le poil moins hérissé. Je me roulais en boule là où je tombais de fatigue, là où il se tenait. Près d’un point d’eau ou même ailleurs. Pourtant j’étais loin d’être repue. Mais quand ça commençait, quand sa voix s’élevait, couvrant presque le fracas des trains, on aurait pu me retourner comme une peau de lapin, je n’aurais pas bronché. C’en était fini de chasser. Il n’y avait plus que ses mots pour couvrir mon halètement furieux. J’aspirais l’air à pleins poumons et avec lui ces visages naissants, ces chemins qui s’ouvraient dispersant la nuit. Et je reprenais mon souffle dans ses chimères. Il le savait, ses « Il était une fois », c’était devenu comme ma respiration artificielle. Il le savait en m’intubant de force. Si j’avais compris alors que c’était le tout qui entrait en moi y creusant un espace à ma mesure. Même les trains se sont lassés de les désarticuler ses récits tressés de mots simples. Il en passait moins ou bien je n’y faisais plus attention. C’est après que j’ai compris. Quand j’ai eu repris forme et apparence humaine.

 

 

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