Espaces d’espèces

Ce n’est pas la première fois que je viens travailler dans un espace industriel reconverti en lieu culturel. La première fois, j’étais enfant. C’était là où j’ai grandi. C’était dans une ancienne ferme transformée en bibliothèque. Disons plutôt qu’on avait planté quelques Algeco dans sa cour. Bien plus tard, la ferme est devenue une scène nationale et a conservé son nom d’origine de Ferme du Buisson. Avant d’accueillir les livres et les artistes, elle hébergeait des vaches dont le lait était acheminé par voie ferrée privée jusqu’à l’usine de chocolat Menier construite sur les bords de Marne non loin de là. J’ai connu l’usine en activité. Elle était devenue propriété d’une entreprise britannique spécialisée dans la confiserie. J’y ai travaillé à la chaîne et comme femme de ménage l’été de mes dix-huit ans. Quand elle a définitivement fermée ses portes, j’y suis devenue guide, chargée de faire découvrir le patrimoine industriel, agricole et la cité ouvrière. L’usine restaurée est désormais le siège français de Nestlé. Les cols blancs ont remplacé les cols bleus de mon enfance.

Bernadette

La deuxième fois, c’était à Nantes. Au début de ma vie professionnelle comme journaliste dans la presse locale. C’était dans l’ancienne biscuiterie LU transformée elle aussi en scène nationale. Par souci de conserver les traces d’un passé récemment perdu, on l’avait baptisée lieu unique avec les initiales de Lefèvre-Utile mais sans les majuscules, marquant ainsi le caractère populaire de ce lieu désormais dévolu à l’art et à la culture. J’ai travaillé au lieu unique. Je demandais à des gens : « Quel est votre rapport à l’art ? ». Nous avons fait un livre avec une photographe flamande qui les faisait poser comme pour un tableau ancien. Des visages me reviennent. Cette garde-barrière et femme de ménage à la retraite qui participait à des ateliers d’écriture, elle qui n’avait jamais eu la chance d’étudier. Ce chauffeur routier qui pleurait en écoutant des grands airs d’opéra dans la cabine de son camion. Ce chaudronnier-soudeur qui la nuit écrivait de la poésie pour tenir le coup, disait-il. Cette mère endeuillée qui écoutait la musique qu’aimait son fils dont le suicide l’avait laissée anéantie. La musique était pour elle un réconfort en même temps qu’une élévation de l’âme.

Michel

 

 

 

 

 

 

 

La troisième fois n’a pas eu lieu. Ça avait failli être à la Friche de la Belle de mai à Marseille. Déjà ! J’avais choisi comme lieu de stage cette ancienne manufacture de tabac. Je terminais mes études à Grenoble avec l’ambition de travailler dans l’organisation de projets culturels. J’avais une attirance pour le sud et le soleil, moi qui venais de la grisaille d’une lointaine banlieue parisienne. La rencontre ne s’est pas faite.

C’est à ces fragments d’hier que je pense au moment de débuter ma résidence d’écriture de deux mois à la Friche de la Belle de mai.

Et je m’interroge. De nombreux espaces industriels à travers le monde ont été reconvertis en lieux culturels, mais que deviendront ceux laissés vacants par le démantèlement  à venir des centrales nucléaires. Du moins si l’Homme y consent. Je me prends à rêver. Seraient-ils susceptibles d’accueillir les animaux menacés par la sixième extinction des espèces ?

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