Blade Runner : un hommage

Blade Runner © Marie Deschamps

J’ai vu Blade Runner de Ridley Scott en 1982…
…J’avais 13 ans.
C’était la première fois que j’allais au cinéma seule.
Le cinéma était déjà important pour moi, nourrie que j’étais des Chaplin, des Hitchcock et autre Moby Dick en famille. Et puis il y avait les westerns et les Tarzan du mardi soir…

J’avais 13 ans.
C’était la première fois que je choisissais un film, que je le choisissais pour une raison inexplicable.
Son affiche “dessinée”, et ses screenshots qui s’apparentaient à de l’illustration, chacun me racontant une histoire, une émotion, une sensation.
Une promesse.

J’avais 13 ans.
Je dessinais tout le temps. Indéfiniment. Ma manière de respirer.
Le collège au contraire n’en finissait plus de m’étouffer. Il m’avait castrée en interdisant mon dessin pour m’imposer un cadre étroit et sclérosant. Mon dessin était devenu un jardin, ou plutôt un terrain vague où je m’évadais dès que possible, mais maintenant en cachette, en désespérée, incapable de l’écouter. M’interdire de dessiner, c’était littéralement m’interdire de respirer.
Ma violence était devenue incontrôlable, et si l’“autre” s’approchait un peu trop près, il repartait souvent le nez en sang ou avec une dent cassée. J’avais ainsi acquis une réputation de bagarreuse qui m’offrait au moins une place dans le sérail, une place dont je me satisfaisais… il en fallait de toute façon une.
L’art martial que je pratiquais a certainement limité l’impact de cette violence en m’offrant un espace d’expression où j’étais mon propre adversaire. Je n’y étais ni fille, ni garçon, ce qui aussi me reposait d’une autre problématique qui m’obsédait, une incompréhension qui m’amputait.

J’avais 13 ans.
À cet âge chacun se cherche une référence propre. Un père spirituel, une œuvre de chevet, un Évangile pour se sentir guidé ou un peu moins perdu. C’est parce que mon dessin ne pouvait pas s’affirmer à sa juste importance et qu’on m’imposait le silence que j’ai d’autant plus eu besoin de me trouver un guide. J’avais 13 ans quand j’ai vu Blade Runner, et cette œuvre m’a tellement bouleversée que tout mon univers s’en est trouvé chamboulé et qu’un chemin à suivre s’est dessiné. Cette œuvre m’a fait réaliser la puissance sensorielle, émotionnelle et intellectuelle qu’elle prend quand elle atteint son public. Il y avait dans Blade Runner tout ce dont j’avais besoin,
Blade Runner répondait à toutes mes préoccupations tout en leur accordant la même importance que celle je leur accordais moi-même.
Il y avait de la chair et du sang.
Il y avait de la tristesse et de la souffrance.
J’y brûlais et l’instant d’après gelais pour de nouveau brûler…
J’y ai ressenti le trouble d’un plaisir physique à la tristesse et à la douleur.
Et cette relation amoureuse tissée de larmes et de brutalité que je comprenais…
Et dans un dernier souffle, cette humanité révélée qui m’a presque fait oublié de respirer.
…Enfin respirer par moi-même.
Une naissance.
Ma naissance.

J’avais 13 ans et pour la première fois je suis sortie du cinéma trempée, imprégnée jusqu’au plus profond de mon corps et de ma pensée.
J’existais, j’avais mon œuvre de chevet.

 

J’ai 49 ans.
Blade Runner 2049.
J’y ai évidemment emmené mon fils, et j’ai eu peur d’une promesse trahie, évidemment.
Je suis encore plus exigeante et d’autant plus déçue par le cinéma depuis que j’affirme mon propre langage cinématographique.
L’idée ici n’est pas de connaître ni de partager mon avis sur cette œuvre de Denis Villeneuve.
Mais d’exprimer l’importance d’avoir été tellement bouleversée, portée, respectée au point d’être accompagnée par une œuvre dont je réalise aujourd’hui l’influence sur l’évolution de ma démarche artistique personnelle et son processus de création.
Comme une filiation.
Je suis un peu une fille du Blade Runner de Ridley Scott.
Mon intérêt pour la lumière dans l’ombre, la couleur du noir et blanc, la chorégraphie des corps, le décor de l’espace scénique comme personnage principal. Et une narration simple et directe où l’orchestration audiovisuelle et symphonique fait vibrer le corps et l’âme de ses auteurs et de ses spectateurs.
Je peux plus qu’imaginer l’importance de la place de Blade Runner dans le processus de développement de l’Art de Denis Villeneuve, et cela explique certainement l’intérêt immense que j’accorde aux œuvres de ce réalisateur québécois.
Je me reconnais dans son Art, un peu comme si j’étais sa sœur.

Blade Runner 2049 est plus qu’une suite, c’est un hommage auquel je ne pouvais pas imaginer ne pas participer.
Mais en découvrant que d’“autres” avaient la même œuvre de référence que moi, j’ai aussi réalisé combien mon intimité était maintenant contrariée. Alors pour moi il est l’heure de couper le cordon, temps de rendre à Ridley Scott son Blade Runner, et à l’histoire du cinéma son œuvre… il est temps pour moi d’apprendre à partager. Fraternité et Humanité de l’Art.

Et remarquer comment Blade Runner et Blade Runner 2049 se sont posés, dans un timing parfait, sur mon parcours de vie : MAGIQUE.

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