Insomnie(s)

Insomnie 1

Les mots débarquent. Foutraques. Sans doute que je ne dors pas, puisque je tombe dans un trou. Les mots trébuchent, je me tords la cheville, je sursaute. Foutraque, le mot tourne en boucle. Foutraque, foutraque, ça veut dire fou, excentrique. J’entends bordélique. Les pensées font des nœuds, j’entends embrouillamini. Je ne dors pas, puisque j’entends des mots. Ils courent, ils traversent sans regarder

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Alger 4 | La fin était pour dans un mois

Alger mosquées

Je ne l’ai pas vu venir. C’est donc que c’était un bon film.
La fin était pour dans un mois, et elle est pour demain.

 

J’espère que le filtre de ma mémoire est tissé de grosses mailles ou au mieux se percera sitôt assise à mon bureau demain pour laisser passer toutes les images, tous les mots que je n’ai pas écrits et les vider sur mes pages blanches, et alors de fermer mon cahier d’un coup sec pour toutes les retenir. Dans ma tête, les pages fourmillent, de pas en avant, de pas en arrière, de cieux comme on n’y croit pas même quand on les voit, de bleus de nuit, de liserés d’argent dans la baie d’Alger. De l’Algérie, je n’ai vu ni la Kabylie, ni le désert, ni même Oran ; et sacrilège, j’ai aperçu Tipaza en coup de vent. Prendre seule la route sans doute m’a manqué, l’escapade en solitaire sans connaître la direction d’avance, décider du cap d’un coup de volant, oui, j’aime et j’ai besoin de ça, mais pas ici, et ça n’a pas d’importance.

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J’ai monté et dévalé les escaliers d’Alger, je me dis que je n’en ai pas monté assez. J’ai appris le gras-double au marché Messonnier, les boureks et la chorba près de la Grande Poste, les msemen de l’épicier de Telemly, les clémentines vertes et les dates de Bab-el Oued, les phrases qui n’en finissent pas, je pars avec leur musique dans la tête. J’aime dire « saha », parce que c’est un mot sans « r », qui trahit moins que les autres que je ne suis pas d’ici, et ici c’est bien le mot qu’il est à retenir. Merci. Allah issetrek.

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Sans doute que je n’ai pas compris les hommes, et j’ai fui leur regard, dans ma tête je les ai parfois traités de tous les noms, puis je les ai ignorés, c’est-à-dire que je me suis habituée. J’écrirai peut-être ce que je ne peux pas leur dire de vive voix. Je t’écrirai à toi qui as décidé que l’espace public était le tien, au point que tes sœurs osent à peine y occuper un banc ou n’y allument jamais une cigarette. Tu sais, tu le sais , rassure-moi, que c’est pour avoir la paix, seulement pour avoir la paix, qu’elles acceptent tes règles. Pour avoir la paix, elles s’habituent. Et tu voudrais que je t’appelle « rouya » ? Tu n’es pas mon frère, pas comme ça. Plutôt quand ton grand cœur monte dans tes yeux, tu es prêt à te fendre en deux, pour être respectueux et généreux, oui, on dirait souvent qu’il y a deux hommes en toi.

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J’ai vu l’amour d’une sœur dans les yeux de Samia. Et quand je ferme les miens, j’aperçois Delal dans les vapeurs du hammam, je l’entends, en arabe, en français, qui me raconte une histoire, une longue histoire qui me vaut un gommage tout aussi long et des irritations sur la peau du ventre tant Delal frotte sans s’en apercevoir. Mais ça n’a pas d’importance. Et le couscous de Miriam a le goût de la famille après le bain.

On m’a souhaité cent fois la bienvenue, et ça sortait tellement du fond du cœur. Je marche aujourd’hui différemment dans les rues d’Alger, devenue mon chez mois d’un mois. Mohamed m’a appris combien il est essentiel de s’inquiéter de la santé des gens. Allah ibarek. On me dit ça quand je dis que j’ai deux enfants, j’ai compris que c’est important.

La fin était pour dans un mois, et elle est déjà pour demain.
Et Tambour battant, c’était comment ?

TB

Tu viens avec un projet, une envie de partage, un besoin. Ça commence, ça s’installe et puis le temps passe, tu sens que ça y est, il va t’échapper, c’est pour bientôt, et là, le précipice, le vent de panique, tu te demandes pourquoi tu as eu une idée pareille, écrire avec d’autres femmes, dans un bout d’Afrique, en te disant quoi, qu’on aurait peut-être des choses à se dire, pas d’erreur, on en a des tonnes. Des tonnes et une semaine pour les dire, et comment faire dire, comment faire écrire finalement, ça prend du temps aussi, et puis toi, à chercher comment « faire écrire », tu n’écris pas, c’est bien la peine, t’as l’air malin à dire que tu es en résidence d’écriture si tu n’alignes pas trois mots. J’ai écouté, j’ai entendu, des confidences couchées sur le papier, des murmures, des remords, des craintes, un dixième de millième de tout ça bien sûr, un dixième de millième, le projet commence tout juste finalement. Continuer à distance. Revenir au printemps, Inch Allah. Non pas Inch Allah, on le décide un point c’est tout.

Tambour battant Bab-el oued

La fin était pour dans un mois.
C’était un beau film. Avec Malika, et Yasmine, et Samila, et Sonia, et Rafikah, et Sarah, Hania, Fella, Maria, Naziha. Et Redouane, et aussi  Farah, et Mehdi, et Charlotte, Élisabeth, Hassen, Aicha…

J’ai été très émue quand, sur le bord de la route, j’ai lu « Soyez les bienvenus à Cherchell ». Le bus était bondé, on était serré, mon appareil photo coincé. La photo est dans ma tête. Mais c’est une autre histoire, une longue histoire à se conter au hammam. Je reviendrai Delal. J’arrive, mon papa.

 

Alger 1 | Comment dire

Alger 1

Comment dire.

Je ne prends des photos que d’en haut.
Dans la rue, je ne sors pas mon appareil, d’ailleurs je ne l’emporte pas. Pas envie, pas l’audace, je ne sais pas. Il est trop gros, il n’est soudain pas mon compagnon comme il peut l’être ailleurs. Demain peut-être. Je ne sais pas encore. Non, je ne crois pas.
Pas déjà.

Comment dire.
La lumière. À Alger, quand je ferme les yeux, ça reste jaune doré derrière mes paupières. Pour dormir, j’ai presque du mal à faire le noir complet.
Le jaune doré, c’est quand je pense à la baie, aux bateaux dans la baie.
Les rues d’Alger arpentées dans la journée, c’est en noir et blanc que je les revois. Comme sur les photographies des artistes algérois que j’ai traqués sur Internet avant de venir. Redouane Chahib, devenir son ami sur Facebook, c’est marcher dans la Casbah et Bab el-Oued dans un noir et blanc indicible, peut-être, je n’y connais rien, à cause du jaune doré dedans.
La lumière à Alger. Je ne sais pas. Je n’ai pas les mots qui lui seraient fidèles.

Je crois que je prends les photos dans ma tête. Et aussi que je n’ai pas les mots qui vont avec. Un peu en vrac, un peu foutraque. Hijab, abaya, niqab, talons hauts, talons plats, la police qui manifeste, le regard qui déshabille, le khôl qui souligne, les clichés qui se confirment, l’inattendu. Le généreux, comme on ne le connaît pas.
Comment dire.