Un asile pour les artistes, ces fous

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Pas de discours, pas de contribution. Simplement une pensée pour les morts. J’attrape au vol quelques mots de Charles Pennequin sur un réseau social : “penser, écrire, travailler, lutter. et parler, ici ou ailleurs, avec ses amis, ses voisins, ses enfants, etc. comme hier, d’ailleurs”.

Je suis à La Marelle, une résidence d’auteurs abritée dans une grande maison qui ressemble à un manoir, pour un mois et demi. Avec Samuel Jan, un ami programmeur graphiste, nous allons créer un livre numérique. C’est une nouveauté pour nous deux, une aventure qui s’annonce stimulante, l’occasion de tenter des choses. J’ai bien fait quelques livres numériques à ma manière (merci à JB Boutak pour les aspects techniques), on peut les télécharger ici, et . Et deux un peu moins artisanaux ici et . Mais le projet présent sera une co-création avec un développeur graphiste, ça va changer pas mal de choses.

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La Marelle se trouve sur le site de La friche belle de mai à Marseille. C’est une sorte de mini-quartier dédié à la création, il y a des artistes, des maisons d’éditions, deux cafés-restaurants avec de belles et grandes terrasses, une librairie, tiens un skate-park aussi, une salle de spectacle (plusieurs peut-être), des troupes, des espaces d’exposition. C’est un lieu pour les artistes, j’ai l’agréable sensation de me retrouver dans un kindergarten pour les grands. On va pouvoir jouer. Tous les matins je vais prendre mon café aux Grandes Tables, c’est paisible et accueillant, le plafond est haut. Je note une particularité locale : le café est à 1 euro avant 11h, puis il passe à 1,60. Il faudra vérifier si le prix de toutes choses à Marseille varie selon l’heure de la journée. C’est un principe économique et poétique qui me plaît bien.

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Je me sens bien à la Marelle. C’est un asile. Je reprends des forces. Je pose des jalons pour des livres et des projets futurs. C’est un beau mot “asile” et qui renvoie à une réalité triste. On a donné le même mot à un lieu d’accueil pour ceux qui sont pourchassés et pour les fous. Ce mot résonne fort. Peut-être est-ce pour ça que je pense à mon père. Mon père était peintre, et dans le foyer Sonacotra qui a été son dernier domicile il avait créé une sorte d’esprit communautaire et chaleureux, des peintres venaient donner des cours, mon père entraînait tout le monde, tous ces gens qui habitaient ce bâtiment et dont la société ne voulait pas. La fin de cette histoire, je ne vais pas en parler ici, pas maintenant.

Je pense à mon père aussi parce que je pense à la violence. Un jour (deux ans avant le foyer Sonacotra), il a été expulsé de son petit studio de la banlieue sud de Paris. J’ai appris son expulsion des semaines plus tard. On m’a raconté comment ça s’était passé. On m’a raconté comment les huissiers ont fait ouvrir la porte, et mon père qui s’était planqué dans la salle de bains et qui refusait de partir. Comment ils l’ont traîné dehors. Comment ils ont jeté les affaires d’une vie, les carnets, les papiers, les lettres, et surtout toutes ses peintures et tous ses dessins dans des bennes à ordures. Je me rappelle du magnifique portrait de Maïakowski qu’il avait peint sur une grande toile. Tout a disparu. Tout a été détruit.

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La violence qu’on a connue détermine pas mal de choses, en premier lieu notre acuité et notre sensibilité. Nous sommes tellement d’espèces.

À mon frère et à moi, il ne reste que quelques dessins et peintures.

Je raconterai toute cette histoire, toutes ces histoires. Pour l’instant je n’y arrive pas. J’ai bien un manuscrit terminé mais ça ne va pas, ce n’est pas juste, ce n’est pas ce que je veux.

Aujourd’hui je tente d’être celui que je suis, et de construire quelque chose qui soit contre la destruction des corps, des âmes et des œuvres (on ne va pas être modeste, la modestie doit être dans les attitudes, pas dans les désirs). Quelque chose qui donne des armes qui ne sont pas des revolvers, mais tout le contraire. Des armes qui ne tuent pas.

Pour conclure ce premier post, Georges Didi-Huberman :

C’est depuis la « jeunesse » même du présent que tout passé mérite d’être cité : afin qu’il devienne incitatif ou invocatoire, c’est-à-dire métamorphosé en forme intentionnelle, en élaboration du futur, en nécessité d’urgence pour le présent. Le rapport entre enfance et histoire, tel que Giorgio Agamben l’a si bien évoqué – « les enfants, ces brocanteurs de l’humanité, jouent avec toute anticaille qui leur tombe sous la main, de sorte que subsistent dans le jeu des objets et des comportements profanes que l’on a oubliés. Tout ce qui est vieux peut devenir jouet » –, pourrait donc être complété par une sorte de réciproque : tout ce qui est joué devrait pouvoir devenir futur depuis le passé même qui, dans la poésie des formes, s’y trouve cité.”

4 réponses

  1. Très très beau, et touchant, et profond. Je ne savais pas pour le livre sur ton père. Oui il faudra que tu le publies un jour. Chaleureuses pensées, mon ami. :-)))))

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