À toute blinde au milieu de la campagne

Il y a tant de manière d’observer, et tant de choses sur lesquelles concentrer notre attention ! Souvent, il y en a trop et nous ne savons pas où donner de la tête, nous sommes perdus dans la multitude. Mais, par moments, par extraordinaire, notre perception atteint une telle acuité qu’il nous semble pouvoir comprendre le monde entier. Déjà, nous pensons saisir tout ce qui nous environne, nous déterminons les formes et les modalités de ce qui se déroule autour de nous, et nous combinons les pièces dans un merveilleux puzzle, sans en laisser de côté, aucune zone d’ombre, plus la moindre inconnue.

Rien ne nous échappe.

Quel sentiment de puissance nous en retirons !

Quelle satisfaction intense que de sentir le monde s’organiser devant nos yeux, en objets bien séparés mais reliés entre eux par des liens évidents ! Les choses, qui se passent, deviennent intelligibles, enfin, font sens, c’est merveilleux, de s’imaginer la clairvoyance de faire émerger la raison du magma complexe et embrouillé qu’est la vie !

Mais, hélas ! – ou heureusement ? – ça ne dure pas. Car notre perception toute puissante étend constamment son champ d’action et se saisit en permanence des nouveaux objets qu’elle distingue – comment pourrions-nous la brider puisqu’elle nous permet, pour une fois, d’y voir clair dans tout ça, d’appréhender le tout, tranquillement, sans effort, et nous nous reprenons à espérer ce que nous avons maintes fois abandonné : pouvoir enfin maîtriser notre vie – et, en actes, encore ! –, tout ira bien, toujours, nous saurons quoi faire dans toutes les situations, car nous avons une vision (d’ensemble), mais avant tout une vision.

Las ! – ou alors : Fadaises ! –, ça ne se passe jamais comme ça – ou dites-moi qui y parvient, et expliquez-moi quel plaisir on peut bien en retirer, et pour combien de temps.

Nous ne tenons pas. C’est trop.

Certes, notre capacité d’observation semble sans limite, et nous observons de plus en plus de choses, mais nous ne pouvons pas les assimiler aussitôt – nous devons d’abord les digérer et, bien que ce processus soit plus rapide lorsque nous sommes dans cet état de conscience hypersensitive, il n’en prend pas moins du temps, et pendant ce temps, pendant ce temps-là, justement, les perceptions s’accumulent, il en vient à chaque instant, il y a toujours de nouvelles choses pour être objets de notre attention, notre appétit de connaissances n’est jamais rassasié, nous en voulons toujours plus, c’est comme si, par ces actes de compréhension, nous nous appropriions le monde en le prenant avec nous (c’est bien le sens étymologique du mot « comprendre », non ?).

C’est une démarche foncièrement capitaliste, nous voulons posséder, voire accumuler les connaissances, mais il y en a tant que nous ne savons pas où les conserver, maintenant que nous les avons bien formées et délimitées elles prennent de la place, il n’y en a pas assez, notre conscience ni notre mémoire n’y suffisent pas, elles sont saturées d’observations chargées de sens, et ce qui était clair pris à part s’avère terriblement confus en réunion, même si elles parlent toutes de tout les informations sont incohérentes, se contredisent, souvent, si nous parvenons à les confronter, ce qui est rare, car nous ne savons plus où donner de la tête, pas plus que nous ne savons quoi faire, et à quoi bon tout connaître si nous ne parvenons pas à en tirer partie, si nous ne pouvons en bénéficier dans notre vie quotidienne, si ce ne sont que de belles idées, des théories bien élaborées vues du haut de la colline, mais dès lors que nous nous approchons, que nous souhaitons associer l’action à l’observation, le tableau d’ensemble perd de sa force et de sa netteté, et nous voilà au milieu du nuage des connaissances dissoutes, c’est le brouillard qui enveloppe le bosquet et que nous ne voyions pas, de loin, car il stagnait dans la végétation comme une brume d’humidité qui s’évapore d’un marécage, et nous nous trouvons là, à avancer péniblement dans la fange, le corps engourdi par le froid et brûlé par les branches qui giclent et le cinglent au fur et à mesure de notre progression, ne pas rester sur place pour nous épargner quelques piqures de moustiques ou d’on ne sait quel insecte avide de pomper notre sang, en fait nous n’allons plus nulle part, toute trace de chemin est définitivement perdue, la vie a repris ses droits et absorbé tous les repères que nous y avions placés, tous les cadres que nous avions imposés, toutes les limites que nous avions fixées.

Il va falloir se frayer un passage au coupe-coupe.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *